Puis arrive 70.
Et à partir de ce moment, les choses deviennent nettement moins sympathiques.
Pour comprendre soixante-dix, il faut comprendre soixante plus dix. Quelques nombres plus tard, tu arrives à quatre-vingts, qui correspond cette fois à quatre fois vingt. Et lorsque tu atteins 90, les Français combinent tranquillement les deux raisonnements pour fabriquer quatre-vingt-dix.
Si tu as déjà eu besoin de quelques secondes pour comprendre un prix à la caisse d’un supermarché, noter un numéro de téléphone ou comprendre une date prononcée rapidement, je te rassure, cette difficulté est parfaitement compréhensible. Jongler avec les nombres demande énormément d’automatismes lorsqu’on apprend une langue, et le français ajoute une difficulté supplémentaire avec un système qui change de logique en cours de route.
Le plus intéressant est que tous les francophones ne partagent même pas cette difficulté de la même manière.
Traverse la frontière française et rends-toi en Belgique, et tu entendras septante et nonante. Direction la Suisse et la situation devient encore plus intéressante puisque certains Suisses utilisent également huitante, tandis que d’autres continuent à dire quatre-vingts. Au Québec, en revanche, tu retrouveras largement les formes utilisées en France. Et dans plusieurs pays francophones d’Afrique, notamment ceux dont l’histoire est liée à la Belgique, septante et nonante font également partie des usages.
Alors pourquoi pouvons-nous tous parler français sans compter exactement de la même manière ?
C’est précisément la question à laquelle je vais répondre dans cet épisode.
Pour la comprendre, nous allons devoir remonter très loin dans l’histoire de la langue française et nous intéresser à quelque chose auquel on ne pense presque jamais lorsqu’on apprend à compter : la manière dont les êtres humains organisent les nombres.
Car compter par groupes de dix, comme nous le faisons aujourd’hui presque instinctivement, n’est pas la seule possibilité. Pendant des siècles, différents systèmes ont coexisté sur le territoire qui deviendra la France, notamment une manière de compter par groupes de vingt dont nous avons conservé des traces jusque dans notre français contemporain.
Je vais t’expliquer pourquoi ce système est appelé vicésimal, comment il s’est retrouvé dans notre langue, quelles traces il a laissées dans le français médiéval et pourquoi certains noms et certaines expressions que nous utilisons encore aujourd’hui permettent littéralement de voyager plusieurs siècles en arrière.
Nous verrons également comment les formes septante, octante, huitante et nonante sont apparues et pourquoi elles ont survécu dans certaines parties du monde francophone alors qu’elles ont progressivement disparu de l’usage standard en France.
Et puisque les explications autour de 70, 80 et 90 sont accompagnées de nombreuses légendes, nous allons aussi faire un peu de ménage. Tu as peut-être déjà entendu une histoire impliquant Louis XIV et son refus de devenir septuagénaire. Elle circule régulièrement lorsqu’on cherche à expliquer l’origine de soixante-dix, mais l’histoire réelle de nos nombres est beaucoup plus ancienne et beaucoup plus intéressante.
Nous parlerons donc des Celtes et des Gaulois, du latin, du Moyen Âge, de l’Académie française, de la construction progressive d’une norme française, mais aussi de la Belgique, de la Suisse, du Québec et de l’Afrique francophone pour comprendre pourquoi cette petite différence de vocabulaire raconte en réalité une histoire immense.
Et si les nombres français te donnent encore parfois du fil à retordre, aucune inquiétude. Comprendre immédiatement quatre-vingt-quinze lorsqu’il est prononcé au milieu d’une conversation demande surtout de l’habitude et beaucoup d’exposition au français oral. Même lorsque tu connais parfaitement la règle, ton cerveau a besoin de temps pour arrêter de faire le calcul mental.
Après cet épisode, je ne peux malheureusement pas te promettre que tu vas soudainement adorer entendre un numéro de téléphone français prononcé à toute vitesse. En revanche, la prochaine fois que quelqu’un te dira quatre-vingt-dix, tu sauras pourquoi des siècles d’histoire de la langue française se cachent derrière ce nombre apparemment complètement absurde.
📚 Chapitres :
- Pourquoi dit-on « soixante-dix », « quatre-vingts » et « quatre-vingt-dix » ?
- Pourquoi le français mélange-t-il une logique basée sur 10 et une logique basée sur 20 ?
- Quelle est la différence entre un système décimal et un système vicésimal ?
- Comment les Celtes et les Gaulois comptaient-ils avant l’arrivée des Romains ?
- Qu’est-ce que l’arrivée des Romains et du latin a changé dans le système de numération ?
- Comment le système décimal s’est-il progressivement imposé ?
- Pourquoi « soixante-dix » est-il considéré comme une forme décimale ?
- Pourquoi « quatre-vingts » est-il une forme vicésimale ?
- Pourquoi « quatre-vingt-dix » mélange-t-il les deux systèmes ?
- Pourquoi les formes « septante », « octante » et « nonante » ont-elles été écartées en France ?
- Est-il vrai que Louis XIV aurait imposé « soixante-dix » ?
- Pourquoi la Belgique utilise-t-elle « septante » et « nonante » ?
- Pourquoi les Belges disent-ils généralement « quatre-vingts » pour 80 ?
- Pourquoi les francophones n’utilisent-ils pas tous les mêmes formes pour 70, 80 et 90 ?
🎧 Ressources :
- Pour rejoindre le Club de Yasmine : http://lefrancaisavecyasmine.com/club
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